«

»

Londres et la privatisation des transports publics

bus Londres copyright Vanessa Gohy

Le Londres des années 60. Une file disciplinée se maintient, stoïque, sous le crachin londonien. Les hommes se trempent pour protéger les femmes avec leurs parapluies. Ils attendent le bus, rouge, à impériale (à double étage).

 

Aujourd’hui, nous pouvons observer cette même scène, au même endroit. A la différence près qu’auparavant, tous les bus étaient les mêmes : même marque, même modèle, même couleur. Les bus qui circulent actuellement à Londres diffèrent entre eux tant par la marque que par les modèles. Seule caractéristique commune, le rouge, imposé par le gouvernement londonien parce que cela permet à la ville de conserver des symboles qui permettent aux touristes de faire des photos « typiques » : moi devant un bus, moi derrière un bus, moi montant dans le bus, moi à l’arrière du bus,…

C’est au milieu des années 80 que le gouvernement anglais, en pleine rage privative, décide de privatiser les bus. Les lignes de bus qui traversent la ville sont vendues au plus offrant. Les entreprises privées se disputent les lignes les plus fréquentées – sources potentielles de profits – et délaissent les petites lignes dont certaines seront supprimées. Tant pis pour la population du quartier.

La privatisation – et l’acceptation par des entreprises d’acheter des routes – n’a de sens que si ces entreprises entrevoient la possibilité de faire du profit. Pour accomplir cela, elles n’ont pas vraiment l’embarras du choix : elles peuvent sous-payer les chauffeurs, ne pas entretenir le matériel et faire payer davantage les usagers. Les compagnies de bus à Londres font les trois.

La privatisation totale s’est avérée une mauvaise idée. L’augmentation des tarifs et la dégradation des véhicules était telle qu’à partir du début des années 2000, les mayors londoniens se sont fait élire sur base d’un programme prévoyant de progressivement reprendre en main le transport public. De l’autre côté, nombre d’opérateurs privés ont fait faillite, renforçant dès lors la propension du gouvernement à intervenir pour remettre en place une offre de transports « publics ».

Toutefois, les tarifs des « transports publics » de la capitale anglaise sont restés prohibitifs. Un ticket de bus ou de tram pour un adulte coûte 2,40£ (2,90€) et un abonnement annuel 784£ (935€). Les tarifs du métro sont plus exorbitants encore : 4,10£ (5,30€) le ticket permettant de voyager dans le centre de Londres (zone 1) et 1210£ (1443€) pour un abonnement annuel pour cette même zone.

Le maintien de ces tarifs s’explique par le fait que les autorités publiques londoniennes n’ont pas suffisamment d’argent pour investir dans le transport public… L’argent reçu par le gouvernement fédéral anglais est quasi entièrement investi dans la reconstruction de l’infrastructure routière. Aussi la ville de Londres fait elle fonctionner ses « transports publics » sur base de partenariats publics-privés (PPP). L’autorité publique fait rouler les bus et les métros, mais l’entretien des véhicules et la maintenance des stations est assurée par des entreprises privées, sous la supervision de l’autorité publique.

Comme l’ensemble des PPP, ce système s’avère inefficace car la supervision de l’autorité publique n’est aucunement assortie d’un quelconque pouvoir. Les autorités publiques sont contraintes d’accepter les conditions du privé et, afin de ne pas creuser le déficit budgétaire de la ville, répercute la hausse de prix sur les usagers.

Dans les métros, un système de portiques est mis en place afin de s’assurer qu’un maximum de personnes s’acquittent du prix exorbitant résultant de mauvais choix publics. Même dans la civilisée capitale anglaise, lorsque le contrôle se fait plus fort, les usagers développent leur créativité. Parfois de façon pacifique – des passagers (payants) qui bloquent les portiques pour en laisser passer d’autres « gratuitement » – et parfois de façon plus violente – de plus en plus de personnes enjambent les portiques afin de ne pas devoir payer, d’autres mettent des coups de pieds afin de les casser.

D’un point de vue politique, la mobilité peut indiquer deux choix de société. Le premier est celui du repli sur soi – comme celle qui a cours à Londres et que Bruxelles commence à copier. Les prix hors d’atteinte et les contrôles mis en place ont pour résultante que la mobilité n’est réservée qu’à une élite financière. Ceux qui ne font pas partie de cette élite n’a d’autre choix que de se replier sur eux-mêmes : ils ghettoïsent leurs quartiers. Ces quartiers deviennent « leurs zones », avec leurs « règles » et leurs « codes ». Ce repli sur soi est à la base du sentiment d’insécurité mis en exergue par les médias et qui constitue parfois l’essentiel du programme de certains partis politiques. Le second choix de société est celui de l’ouverture – où la mobilité permet décloisonner la ville, d’éviter l’enfermement et la ghettoïsation. La mobilité à elle seule ne peut résoudre tous les problèmes de la ville… mais elle peut en tout cas grandement contribuer à les adoucir.

Pour le reste, c’est une question de priorités et de choix politiques…

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>